croatie la côtière

 

Dix jours en Croatie.

Dix jours de l’été qu’on a pas eu en Allemagne à cause de la pluie. Dix jours pour bronzer un peu, marcher pieds nus, avoir une vue à mourir sur la mer et commencer à se réveiller chaque jour plus tôt, juste parce que ça en vaut la peine. Pour vivre plus fort dans ces dix jours que dans tout le dernier mois, pour pouvoir s’imbiber en éponges de l’air marin et des accents étrangers.

Se rendre là-bas d’Allemagne, c’est très commun. Parce que c’est peu cher. Qu’à travers l’Istrie il est possible d’avoir un service en allemand, pas de complexe linguistique à ce niveau. Se rendre là-bas d’Allemagne le 3 octobre, jour férié, fête commémorant la réunification allemande de 1990, c’est la pire idée, impossible d’éviter l’embouteillage monstre. On calculait 7 heures de route, on part à 10AM et on arrive dans la nuit. Aux douanes, je demande exprès une étampe pour mon passeport. Le type me regarde avec l’air de dire, « Il y a encore des gens que ça intéresse? » Nous sommes désormais en Croatie.

***

 

Vizinada – Porec.

Prix par nuit: 50 euros pour un appartement de deux chambres, cuisine, salle de bain avec bidet et terrasse

Nous avons trouvé notre première pension en pleine nuit. La propriétaire s’appelle Maria-Lena et elle a un visage rond, des cheveux foncés, raides, aux épaules. Elle a aussi un fils qui a appris l’allemand à force d’écouter la série Alarm für Copra 11 avec sous-titres croates. Le lendemain de notre arrivée, elle nous offre des raisins blancs cueillis dans les vignes. Leur peau épaisse goûte amer et le fruit pèse lourd de pépins. Ma belle-mère avale tout rond, en m’expliquant en sage fille de fermier que les pépins sont bon pour l’estomac. Malgré l’anecdotique recommandation, je recrache au creux de ma main tout ce qui n’est pas chair sucrée.

Afin de donner au suivant cette charité d’aliment, on nourrit des animaux de ranch. Notre bonne action, à l’instar les dons d’antiques conserves aux paniers de Noël de la Guignolée, a beaucoup à faire avec le fait qu’on a un sac de carottes qui trainait et qu’on veut pas le perdre complètement. Aussi parce que les animaux sont adorables.

Pour compléter le rustique, derrière la maison de Marialena se trouve un moulin. Au dernier matin de notre séjour, j’y achète un kilo de farine. Pour pouvoir placer ça dans une conversation. Parce qu’il y a déjà plein de snobs spécialisés — snobs de bière qui poétisent sur leur brasserie préférée, snobs de vin qui monologuent à propos de dégustation aux vignobles, snobs de sushi qui payent vraiment très cher pour un motton de riz au vinaigre avec du poisson cru… Moi, je suis l’avant-garde des snobs de farines. Celle qui parlera avec une nostalgie hautaine de « la fois où j’ai acheté un kilo de farine blanche dans un moulin de Croatie… »

On dira c’qu’on voudra, ça sonne bien.

 ***

 

ROVINJ.

Prix par nuit: 40 euros pour un appartement deux chambres, dont cuisinette et balcon et presque du wifi.

L‘homme qui nous accueille à Rovinj loue une propriété avec une vue distante sur la mer et un nom que j’ai oublié (je ne suis pas du genre à oublier les noms, mais je n’arrivais pas à le prononcer et mon cerveau semble avoir anéanti l’obstacle de ma mémoire). Il porte des lunettes, des rides et une camisole blanche. À notre arrivée, il partage avec nous quelques shooters de schnapps aromatisés d’herbes locales aux odeurs prononcées. La fluidité de l’allemand de ce propriétaire n’égale pas du tout celle de … d’à peu près tout le reste de Croatie, ils parlent tous et toutes allemand et italien, mais ce propriétaire pas tant. Je me suis dit que j’apprendrais un peu de croate pour pouvoir mieux communiquer.

Dobar dan, bonjour. Hvala, merci. Vietrobran, paravent. D’autres mots que mon clavier français peut pas écrire.
Ça fait rien parce qu’il ne s’arrête plus pour discuter avec nous dans les jours suivants.

***

On nage dans l’eau saline d’octobre. C’est froid à l’entrée, c’est glacial quand l’eau te touche les fesses, tu te transformes en Mr. Freeze quand ça te grimpe un peu plus haut autour de la taille– c’est froid jusqu’à ce qu’on ose enfin se jeter complet dans la masse d’Adriatique et qu’on se bouge. Bref, pareil qu’à Caplan en plein mois d’août.

Au soir on se promène en amoureux, on danse quelques pas de salsa quand un musicien de rue joue du sax accompagné d’une radio. J’aime tous les musiciens qui jouent dans les vieilles villes, ils rendent l’atmosphère moins sèche, plus veloutée. Sur le quai, la nuit n’aurait pas été si magique sans lui. On monte la pente jusqu’à l’église. On s’assoit sur un muret et on contemple la mer et sa lisière de ville. Un couple de Français arrive, ils s’installent à une cinquantaine de mètres de nous mais, dans le silence nocturne, j’arrive quand même à espionner des éclats de leur conversation. Ils parlent de l’église avec une solennité de touristes qui ont mille fois tout vu:

– Ouais, c’est vrai que c’est original la façade tout blanc.

– Ouais, mais j’aurais préféré en jaune.

***

Près de la boulangerie 24/7 au pied de notre rue, il y a ce signe de parking très mordant et bien pensé:

Ça dit:

J’ai vu que vous avez pris mon stationnement. Voulez-vous aussi prendre mon handicap?

Boum.

***

 

PULA

Un dimanche, jour férié, stationnement gratuit, yay

Il y a le Colisée ici! La visite est moitié moins cher que son original italien. Sauf qu’après avoir visité deux fois l’intérieur du Colisée de Rome, ça va hein. Va pas toujours voir les mêmes trucs, même si c’est dans différentes villes, différents pays.

À la place, on achète un gelato à 6 Kuna la boule (un peu moins qu’un euro, à peu près plus qu’un dollar). Et de l’huile d’olive sur le bord de la route qui nous ramène à Rovinj, nous sommes maintenant aussi des snobs d’huile d’olive et c’est fou ce que ça sent bon! Evviva!

***

 

RABAC

Prix par nuit: 49 euros parce que moins de 4 jours = +30% selon la loi

Rabac, c’est une montagne et c’est la mer, c’est gigantesque et c’est minuscule, ça me rappelle cent mille choses de l’ile de la Réunion et c’est tout nouveau et étranger. Bref, c’est l’antithétique début d’un Conte de Deux Villes de Dickens. Toutes les agences de voyage sont fermées. Les appartements privées à louer aux touristes, ou du moins ceux qui ne sont pas direct sur le quai, refusent d’ouvrir leurs portes après la fin de la haute saison. On finit par trouver une piste, puis on trouve une femme, Marina, qui a une personnalité forte et amicale, elle me rappelle la plupart des femmes italiennes que j’ai connues dans sa voix vive et sa peau de soleil. Nous avouons ne pas être sûrs de louer l’appartement — il n’y a qu’une chambre avec trois lits — et, malgré cela, elle nous fait découvrir un petit resto local qui sert des plats à prix locaux. Elle passe commande pour nous avec vigueur, question qu’on ne se fasse pas rouler dans la farine (qui, soit-dit-en-passant, ne serait sans doute pas d’aussi bonne qualité ni aussi fraiche que ma farine de moulin).

On prend la chambre. Vue direct sur la mer. C’est magnifique à mourir, tu l’créerais pas.

L’appartement, la maison au complet appartient à la soeur de Marina, Neva (come la neve, que Neva nous a dit en souriant) mais c’est Marina qui nous sert le boire de bienvenue. Trois sortes de schnapps à goûter — le premier au miel, doux comme un hamster nain; le deuxième amer, comme mâcher une écorce de sapin… Le troisième aux noix, puis après du vin rouge, le tout fait maison, par les soins de Neva-come-la-neve, même si elle ne boit pas d’alcool.

Je demande à Marina où l’on peut trouver des boutiques de chaussures et des boutiques de livres. Pour acheter le Petit Prince en croate, pour ma collection. Rabac, c’est géant mais c’est minuscule, alors il n’y a pas de ça ici, il faut aller au prochain village. Comme quand t’es profond dans le nulle part de Gaspésie. À la place, on va à la plage, se baigner dans la mer qui est si belle de notre terrasse.

Au retour, Marina m’offre un souvenir. Un livre. Mali Princ, donc Petit Prince en langue croate. Elle l’a cherché dans cinq magasins différents, c’était la seule copie. Ceux qui préconisent la vente agressive n’ont pas eu affaire à la gentillesse de Marina. Elle nous dit que certains clients reviennent louer un appartement chez Neva chaque été, fidèlement, parfois depuis 60 ans, et maintenant c’est au tour des petits-enfants d’y venir en vacances et de se laisser fondre dans les matelas nuageux.

Mali Prinz, le Petit Prince de St-Ex version croate Je me rappelle qu’une fois, ma tante nous demandait à ma mère et moi pourquoi nous revenions toujours à la Réunion plutôt que d’explorer le vaste globe, les pays qu’on n’avait pas encore vécus, les marées et les festivals d’ailleurs. Je crois que la réponse est la même pour tous les voyageurs têtus, ceux qui ne planifie pas un projet de backpacking d’un mois à travers l’Europe ou l’Asie, ceux dont les auto-proclamés « vrais voyageurs » finissent par moquer leurs manières conservatrices et bornées au détour d’une conversation. Ces casaniers-voyageurs répondraient sûrement simplement: parce qu’on s’y sent bien. Un peu comme lorsque tu tombes profond en amour et que t’as plus envie de chercher ailleurs, tu t’installes, tu fais ton nid parce que tu l’as finalement trouvé, le lieu où tu te sens exactement chez toi, où tu peux être exactement toi. On utilise l’expression « être bien/mal dans sa peau » pour parler de bien-être et d’estime de soi; un pays, un lieu que tu aimes, tu l’as dans la peau. Et dans cet ailleurs, dans cette peau neuve ou cette peau de plusieurs générations, tu te sens magnifique comme l’endroit. Tu es magnifique.

***

 

Au retour

Il y a des chats abandonnés aux haltes routières. Ils miaulent tous, veulent se faire caresser ou prendre ou nourrir. Je collecte deux étampes dans mon passeport en route vers l’Allemagne. En Slovénie, il y a de la brume. Grâce à la radio, je peux enfin prononcer le nom de la capitale, Ljubljana (le j comme un y). En Autriche, il pleut. En Allemagne aussi. Les feuilles rougissent sur notre passage.

Il n’y a plus d’été. Envie de dire, « Le moment du retour, tu peux le garder, han! » Envie de ramasser les trois chats des différentes aires de repos. Envie d’acheter une maison là-bas et de toujours vivre au soleil. Tous les signes d’un bon voyage. Envie de raconter l’expérience pour la revivre un peu [].

Ne reste plus qu’à utiliser cette bonne vieille farine du moulin et à attendre que le reste des amateurs de bonne farine se pointent pour entendre mes histoires.

Doviđenja.

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